Torino-Nice 2016, Jour J

by Tlack October. 16, 2016 1940 views

Le réveil sonne dans l'appartement qu'ont loué John et Scott. Etendu en caleçon sur mon duvet, entre la table en formica et le frigo qui ronronne, je me retourne en grognant sans même ouvrir un oeil. Ma tête se renfonce lentement dans l'oreiller… Une minute, ou deux, ou peut-être une demie heure plus tard, je finis par émerger doucement. Scott est déjà en train de paufiner le chargement de son VTT, tandis que John dans son lit me lance un regard complice, aussi embrumé que le mien.

On prépare nos vélos dans la chambre sous les toits


On n'a pas fait long feu hier soir, et je profite de la lumière du petit matin pour jeter un coup d'œil à leurs vélos. Moi qui pensais que c'était un évènement gravel, avec des vélos typés route et des pneus de 35, 40mm maxi, j'ai devant moi deux monstres, des tubes surdimensionnés, guidon plat et pneus slicks de 55 au moins. On discute en chargeant nos machines. Chacun exhibe fièrement "regarde cette pièce, 263 grammes seulement !" "Mon vélo tout chargé ne fait que 10kg!" J'apprends que Scott déjà a déjà fait la Tuscany Trail et la Race Across America. Avec son bouc qui lui mange le visage, il ressemble plus à un bike-punk qu'on voit en tall-bike aux masses critiques qu'à un sportif accompli. "I think most people here are overgeared". Personnellement, je ne me sens pas trop concerné : J'ai déjà fait plusieurs cols des Alpes du Sud avec -entre la tente, le matos photo réflex, les sacoches et porte-bagages- un vélo à vingt-huit kilos. Si j'ai pu monter la route du Turini avec une cassette de 11-28, je peux bien m'attaquer à des sentiers avec une 11-36, vu que je suis moitié moins chargé.
    
John est plus discret. Il a le visage rond et un air plus bonhomme. On dirait un vrai gentil, à la différence de Scott qui est visiblement déterminé et clairement là pour la gagne. Pourtant il est écrit en toutes lettres sur l'affiche : "No prizes, no timing". Mais bon, il en faut bien un qui finisse en tête !

Tout en bataillant pour mettre en place ma sacoche de cintre, je me rends compte à quel point Scott et moi avons une approche différente de cette "course". C'est un weight-weenie du moutain-bike. Perso, je n'ai pas pesé mon matériel. De toute façon j'ai pris le minimum vital et même si la balance m'affichait un chiffre qui me sape le moral, je n'ai plus rien à balancer par dessus bord. Alors à quoi bon peser? Scott -comme je crois tous les autres coureurs- roule avec un GPS, mais aussi avec une balise de tracking, une sorte d'ARVA qui permet d'appeler les urgences juste en appuyant sur un bouton. Le genre de gadget qu'on est content d'avoir lorsqu'on est tombé 10 mètres en contrebas du sentier avec une jambe cassée. Perso, je n'ai même pas de compteur. Et non seulement je roule sans compteur, mais aussi sans GPS ! La veille du départ, jusqu'à 4h du matin je me suis préparé des feuilles de route minimalistes où figurent les noms des villages traversés ainsi que le dénivelé. J'ai toujours fait comme ça, ça devrait suffire. Et puis vu le nombre de rouleurs présents, il va forcément se former de petits groupes de cinq, six gars qui roulent à la même allure ; pas besoin d'avoir un GPS chacun. Au pire j'ai toujours mon téléphone, même s'il ne se connecte pas au réseau italien...


Un bon café avant le grand départ


En route pour la place Bodoni qui fait office de départ, on croise quelques vélos à la silouhette caractéristique, avec leurs sacoches de selle proéminentes, rappelant un abdomen de frelon. Comme promis la veille, on s’arrête à un café pour que j’offre le petit-dèj à mes hôtes. «Un café, deux cafés, et puis? Ah ce sera tout? Et de toute manière on n’a pas le temps?» Alors là je me décompose. Je ne me vois pas pédaler le ventre vide… Et puis j’ai lu un article comme quoi Turin est la capitale italienne du véganisme, je suis bien déçu de ne pas en profiter du tout ! Je m’avale un putain de croissant caramélisé, un truc d’hérétique qui colle aux doigts, et en avant. Tant pis, heureusement que le café était excellent.

Lever de soleil sur la place Giambatista Bodoni

Le Soleil se lève sur la place. Une bonne trentaine de rouleurs sont là, les vélos appuyés contre le socle de la statue du typographe. Les passants traversent la place en se demandant d’où sortent tous ces cyclistes bizarrement chargés. Des petits groupes discutent, l’ambiance est bon enfant. En faisant le tour, j’ai l’impression d’être un des rares à être venus seuls. Au moins une douzaine de gars portent le maillot noir et vert du Bear Bones, trois ou quatre Néerlandais portent les couleurs du VC Moulins, etc…
Je finis par rencontrer Pierre, une connaissance virtuelle jusque là. En garçon sympa, il me prête son portable pour que j’appelle à la maison. On fait coucou à nos familles sous la webcam de la place, une photo de groupe et c’est parti !

Le groupe prend le départ dans les rues pavées de Turin


Le peloton sort de la ville. Je profite de cette visite-éclair, Turin est agréable sous ce beau temps. Le groupe s’étire lentement dans la plaine. Ca discute, se présente, se jauge… Je me demande avec qui je me retrouverai dans les jours qui viennent.
Je trouve un bon rythme avec deux grands gaillards qui ne doivent pas en être à leur coup d'essai. L'un roule en Salsa carbone, l'autre a un vélo à coupleurs, moyeux Chris King, un engin qui a vu du pays. Le genre de mecs über cools, certainement coursiers à New York. «On a prévu d’être à Nice dans 4 jours, on a un avion à prendre». Ok, je roulerai pas avec vous !

Cycliste traversant un canal en équilibre sur une planche


Des champs à perte de vue, on longe un aéroport, c’est pas vraiment ce que j’avais imaginé. C’est ça de ne rien avoir préparé, la surprise à chaque tournant !
La barrière des Alpes se rapproche doucement. Ca va devenir sérieux. Certains s’arrêtent faire le plein de vivres au village. Ca prend des plombes, un premier groupe part devant, puis un deuxième… L’attroupement se dissipe sans que j’aie vu Pierre ni John ou Scott partir. Je me retrouve avec James l’organisateur et son ami Ben. Au moins, niveau parcours, je risque pas de me perdre !

On remonte la vallée tranquillement, en en rattrapant quelques uns. Les locaux qui nous croisent descendent fort, mais ne manquent pas de nous saluer avec des «Ciaaaaaaaaooooo !» souriants. A midi au restaurant, nous formons une jolie tablée cosmopolite.

Tablée d'une dizaine  de participants au restaurant


L’ascension reprend, le ventre plein de pâtes à la sauge. Là je suis paré ! Je me joins à un trio britannique plutôt inattendu : une retraitée, un homme plus jeune mais plutôt enrobé et une fille sur un vélo de route tout carbone avec des pneus bien trop fins pour prendre des pistes. 1ère intersection : la retraitée qui mène le groupe se trompe de direction, demi-tour. 2ème intersection : pareil. Sauf que cette fois-ci elle a laissé partir son collègue dans la descente et met un temps infini à l’appeler. Finalement, «NIGEL !» Donc on attend Nigel, le temps qu’il remonte tout ce qu’il vient de descendre pour rien. Je vais faire mon possible pour ne pas rouler avec eux.

Je récupère James et Ben, avec qui je vais m’attaquer à la première section gravel sérieuse : le Colle Columbardo. Enfin de la piste ! J’ai hâte, je suis venu pour ça, moi ! D’ailleurs, en temps normal, dès que je peux, je coupe par la forêt en rentrant du travail, je prends part à des courses de cyclocross ; les sentiers, c’est bien plus drôle que la route ! Tellement d’ailleurs, que j’ai prévu de ne prendre aucun des raccourcis proposés dans les fichiers GPX, et éviter le bitume au maximum.

Et là, c’est pas un peu plus dur que prévu, c’est beaucoup-beaucoup plus dur !
Ca monte fort, et le sol est tellement sec, c’est un mélange de poussière et de pierres prêtes à se dérober au moindre contact de mes pneus. Je mets ma chaine tout à gauche, trente-six dents devant, trente-six derrière. Je bataille un moment, tire, pousse, double un gars qui pousse son vélo… James se promène, avec ses pneus de 40 et ses vitesses de VTT. Ben lui, a autant voire plus de mal que moi. Sa moustache aux crocs jusque là fièrement dressés dégouline de sueur. Je crois que j’ai trouvé le seul coureur encore moins préparé que moi ! Ils font une pause, et je m’obstine à rouler. De toute manière il n’y a qu’une piste, on se retrouvera bien. Celle-ci grimpe de plus en plus fort dans les cailloux, c’est inroulable. En tous cas pour moi. J’accuse la chaleur et accepte l'échec en poussant mon acier. A chaque pas, le sol glisse ou roule, c’est épuisant. J’ai l’impression de forcer depuis des heures.

4 personnes poussent leurs vélos sur la piste du Colle Columbardo

Moi qui voulais ne pas démarrer ce périple trop fort, garder du jus pour les longues journées qui s'annoncent, je suis vraiment crevé. Je pose le vélo, m’assieds par terre et bois un coup. Il y avait pourtant un coin d’ombre quinze mètres plus loin, mais vraiment je n’en peux plus. Je mange mon chausson aux poivrons qui me restait de la gare de Nice…
Quitte à faire une pause, autant retirer mon casque…
Quitte à retirer le casque, autant retirer les chaussures…
Et puis autant faire une vraie pause. Je m’allonge une seconde…

J’entends de l’anglais, indistinct. J’ouvre les yeux… Ben et James sont penchés sur moi. Je crois qu’ils se demandent si j’ai fait un malaise, allongé dans les cailloux. J’ai dû m’endormir une bonne demie-heure, ça fait vraiment du bien. 

Sommet en vue ! Un monastère tout en pierre trône en haut du col, surplombant toute la vallée. Au loin, le mont Viso se devine dans la brume. Sauf que j’ai vu ce que je voulais voir : le monastère ne marque pas du tout le col, la route continue de grimper. Légère déception, j’avais hâte d’attaquer la descente. Au moins c'est roulable maintenant.

Plan large, Ben monte le col, rayons de lumière en arriere plan


Et enfin la descente ! Alors celle-là, elle est bien méritée ! On a passé toute la journée à grimper. Pas un instant on n’a pu laisser filer, relâcher l’effort sur quelques mètres. Alors là je vais enfin souffler!

Plan large, James dérape dans une épingle de la descente vers la vallée

L
a lumière est déjà basse alors qu’on se lance tous les trois. Si le revêtement était insurmontable à l’ascension, il est à peine mieux à la descente. En guise de répit, je dois rester aussi concentré que possible pour éviter les cailloux, les mains dans les drops pour plus de puissance de freinage, le cul en l’air pour amortir les secousses, je coince la selle entre mes cuisses pour ne pas tétaniser. C’est le moment de voir si mon nouveau frein avant tient ses promesses.
La piste défile, je prends confiance et m’amuse comme un gosse. Accélération, freinage, on regarde au loin dans l’épingle. Relance, hop un saut! Ca roule fort et secoue copieusement.

Inévitablement, celui qui a la section de pneu la plus étroite crève. Effectivement c’est moi. En bon minimaliste, je n’ai qu’une chambre à air de rechange. Il va falloir faire en sorte qu’elle tienne jusqu’à ce soir, que je prenne le temps de poser une rustine sur l’ancienne.
La piste se transforme en route et on fonce vers la vallée avant que la nuit ne tombe. Le bitume est beau et on se tire la bourre James et moi dans les épingles. C’est du «heavy cornering» comme ils disent. Terrible. Jusqu’à ce qu’il perde l’avant et chute en laissant un peu de peau par terre. Rien de grave, il est dégoûté d'avoir abîmé son beau coupe-vent.

De nuit, nous traversons quelques villages de la large vallée. James et Ben, sur leurs vélos dont on dirait qu'ils ont étés conçus pour l'évènement, ont des moyeux dynamos et des phares dignes de ce nom. Je prends quelques relais à la faible lueur de ma frontale, les coudes sur le guidon, jusqu'à trouver des vélos-frelons posés devant un restaurant. 

Alors que je le croyais derrière, le drôle de trio anglais est déjà à table avec Pierre. Avec nous, c'est pour ainsi dire la même tablée qu'à midi qui s'envoie des bières joyeusement.

Au fond d'un champ au bord de la route, en lisère de forêt, nous sommes une dizaine à planter le campement dans le noir. Je partage ma flasque de single malt, et pendant que tout le monde se glisse dans son duvet, je retourne à la rivière pour me  débarrasser de la sueur et de la poussière accumulés pendant cette rude journée. Finalement, le courant est trop fort, mais la fontaine de la place est juste parfaite.

Je prends mon bain dans la fontaine de la place du village


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