Torino-Nice J2

by Tlack October. 21, 2016 2170 views

Rouler en groupe ne fait pas partie de mes habitudes. Allez, une fois de temps en temps on se fait une centaine de kilomètres sur le bord de mer avec cinq ou six collègues en pignon fixe, mais de manière générale je roule toujours tout seul. Je ne fais pas partie d'un club, je suis juste un gars qui se déplace à vélo, qui s'échappe de temps en temps visiter sa région. Mes choix d'itinéraires, mes propres coups de pied au cul quand c'est nécessaire. C'est nouveau pour moi de voyager accompagné. Nouveau et pas très agréable parfois.

Hier soir, on roulait de nuit, sur la fatigue, et James avait chuté un peu plus haut. A mon avis, il était grand temps de s'arrêter. Moi qui étais venu promener, profiter du paysage et des bons petits plats, je n'avais pas envisagé une seconde rouler du lever au coucher du Soleil, et encore moins de nuit avec ma pauvre lampe de vélotaffeur.

En traversant un village plutôt mort, un vieillard m'avait indiqué une trattoria bien prometteuse, à tout juste deux kilomètres de là. On pouvait être à table dans cinq minutes. Seulement il était hors de question pour James de dévier du tracé prévu. "Plutôt, roulons jusqu'au prochain village qui soit sur le parcours". Même si c'était à une heure d'ici…
La fatigue aidant, et même si j'étais reconnaissant qu'ils m'aient emmené jusque là, je dois dire que je l'avais mauvaise. La nuit s'était faite noire, et c'était le meilleur moyen pour finir par camper dans un endroit minable au bord d'une route à poids lourds, entre deux bouses de vache. Alors j'aurais pu partir de mon côté, repérer un campement agréable en allant me restaurer, mais on s'était soutenus tous les trois toute la journée, ç'aurait été ingrat de faire mon égoïste.

C
ertains sont en train de remballer leurs duvets autour de moi. Je traîne dans le mien, confortablement installé sous ma bâche tendue entre deux arbres.
En y repensant, James avait raison : on a bien rigolé hier soir au restaurant avec les autres. Pierre s'est une fois de plus dévoué à faire le relais téléphonique avec la maison, Nigel s'est montré toujours aussi discret malgré sa carrure, Wiesa la jeune Anglaise a déballé sur la table le "shitload" de matériel qu'elle transporte dans ses poches et je crois bien que leur navigatrice en chef, Vanessa, m'a gentiment dragouillé. On a rit, on a bu, on l'avait bien mérité. Alors qu'on ne se connaissait pas encore hier matin, à nous voir, la serveuse du restaurant pouvait croire qu'on était une bande de vieux amis.

Le campement est hétéroclite, une ou deux tentes, un tarp, quelques dormeurs à la belle étoile

Finalement, même monté dans le noir et un peu alcoolisés, notre campement est plus que correct. Nous avons réussi à nous éloigner d'une cinquantaine de mètres de la route, adossés à la forêt.
On a tous de petits yeux, et chacun commence à ranger son matériel -tente, tarp, ou simple sur-sac de couchage- pendant que James et Ben, levés plus tôt préparent du café sur un réchaud minimaliste : Un gobelet d'alcool posé sur un caillou plat.

Ben & James préparent le café

Un crochet par le village pour prendre un petit -déj plus consistant, des courses pour le casse-croûte, quelques tours de pédales pour s'échauffer un peu, et la route se dresse déjà devant nous. Sous le Soleil du matin, un panneau de nom de rue indique l'iconique "Strada del Colle delle Finestre". En Français, ça signifie "attends-toi à en chier". Même si je n'ai pas préparé mon parcours, je reconnais bien ce nom. La Transcontinental Race est passée par ici l'année dernière, et j'ai suivi de près le périple de la Belgique à la Turquie d'un coureur particulier : Stéphane. Coursier dans Paris, il a parcouru ces quatre milles kilomètres et quarante milles mètres de montée sur son vélo à pignon fixe. Moi avec toutes mes vitesses, j'ai du mal à faire cent bornes par jour. Lui, avec tout juste deux vitesses (un pignon de chaque coté de la roue) et des pneus d'une largeur ridicule pour ces pistes, il a marqué l'histoire de cette course insensée en étant le premier -et le seul encore aujourd'hui- à finir en vélo de piste. 

Wiesa, James, Ben et John en montéen fleurs au premier plan

C
a démarre fort. L'asphalte monte tout droit dès le début, et nous sommes obligés de tirer des bords, on fait des zigzags sur la route pour diminuer la déclivité. De mon coté, ça va. Grâce au bon repas de la veille et à la bonne nuit de sommeil, j'ai assez la pêche pour faire l'accordéon entre les quelques rouleurs de tête et ceux à la traîne, pour essayer de les tirer un peu.
Petit à petit, la route se met à serpenter dans les bois. Le groupe s'étire, ça grimpe sérieusement. Les épingles rythment la montée. Je m'accroche à James mine de rien, en discutant. Bientôt je dois reprendre mon souffle tous les quatre mots… Je le laisse partir en prétextant une pose photo.
La montée de la route du Colle delle Finestre est interminable. Le jour n'est pas très avancé et pourtant je ne suis déjà plus très loin de ne plus en pouvoir. Je me pose à l'ombre manger une barre de céréales et prends des photos des cyclistes qui me rattrappent. Vanessa me sort son plus beau sourire, suivie d'un Italien que j'ai déjà croisé. Comparé aux mecs sponsorisés, habillés tout en Rapha avec des vélos dignes du bike-porn, il a une drôle d'allure : Cheveux blancs, sur un vieux VTT semi-rigide jaune, les sacoches à l'arrière, il roule en combi sans manches, les poils des épaules au vent. Sergio est certainement le plus serein d'entre nous. Il roule tout seul, à son rythme, droit comme un I. Il n'a pas l'air de forcer, mouline avec plaisir. Personne ne sait où il dort. C'est un peu une apparition, la silhouette rassurante dont la vue nous remonte le moral dans les moments difficiles.
Le temps de remonter sur mon vélo, je suis rattrappé par Wiesa, que j'accroche au passage.

Route du Colle delle Finestre, on rejoint Will

Au détour d'un virage, nous rejoignons James et Will qui vient d'arriver. Il a manqué le premier jour et attaque directement dans le dur sur son magnifique vélo Open. Une machine de vitesse tout en carbone, pas un cable qui dépasse, des pneus surdimensionnés pour passer partout… A choisir ceci dit, je préfère celui James, qui possède la classe des vélos plus classiques, tout en étant extrêmement bien fini aussi. 
Je m'étais interdit d'allumer le téléphone pour regarder le GPS jusque là. Il n'y a qu'une route, impossible de se perdre ! A part me casser le moral en voyant la distance qu'il reste à accomplir, ça n'aurait servi à rien. Mais bon, j'arrive à la limite de mes forces et j'ai besoin d'une bonne nouvelle :
"Où en sommes nous?"
Wiesa regarde son Garmin, "A la moitié."
"-La moitié de la route d'aujourd'hui?!
-Non, la moitié de la montée du col…"
Alors là… J'aurais mieux fait de me la fermer. Comme prévu, ça me sappe le moral… Je prends sur moi, mange un bout avant qu'on ne reprenne la route et pense à autre chose en restant au plus près de Ben, James, Will et Wiesa.

La route se transforme en piste, un 4x4 soulève de la poussière

Rapidement, la route se transforme en piste. Rapidement, je trouve mes limites. C'est plus pratiquable qu'hier, mais ça monte sec quand même. Le dénivelé est le même que ce que je fais habituellement sur route quand je me promène dans les Alpes du Sud. Mais la poussière, les cailloux rendent l'exercice bien plus difficile. Je vois Wiesa lentement s'éloigner devant moi. Mais comment elle fait avec ses pneus de 25 et sa cassette de route?! Les pierres volent en passant sous sa roue, elle défonce tout et disparait rapidement.
Comme hier, je tire, je pousse, je force, je glisse, je marche à côté mon vélo… J'aurais du prendre mes chaussures de rando ! Une Française en VTT me double, tout sourire. Finalement j'en double quelques uns, me refais doubler… Le manège dure un moment.

On grimpe comme on peut dans les cailloux

Enfin on aperçoit le col ! Enfin, ce que je pense être le col. J'ai retenu la leçon d'hier. Comme l'a dit James : "Ne présume jamais que c'est le col, à moins que tu voies la route redescendre devant toi". Ca y ressemble en tous cas. Au loin, tout en haut des dernières épingles, quelques silhouettes se dessinent à contre-jour, elles sont à pied. Ca doit être le col. Il faut que ce soit le col. Je cuis en plein soleil, mes deux bidons sont presque vides et j'ai très faim.
J'avale les derniers virages avec enthousiasme, et j'entends qu'on m'applaudit ! Une quinzaine de rouleurs est en train de manger leurs sandwiches avant la redescente, et il y a même un robinet !

Les dernières épingles de la Strada del Colle delle Finestre

Cette fois-ci j'ai prévu le coup. Je tombe le casque, les chaussures, attrape mon couteau ultralight qui rendrait jaloux Scott, et je me confectionne enfin mon sandwich. Ils commençaient à m'emmerder, ces italiens, à foutre de la mozza et du beurre partout ! Du bon pain, le plein de légumes frais, de la carrotte rotie, je me fais plaisir !

Pierre, le sandwich, Nigel, Vanessa et un chien

Pierre et son sandwich, Nigel et Vanessa derrière

Quand je reprends la route, tous sont déjà repartis depuis un moment. Mon frein avant est maintenant rodé, je me régale à bombarder dans la descente. Je rattrappe vite le trio Nigel-Vanessa-Wiesa. On se sépare rapidement à une intersection : eux veulent continuer par la route, pendant que je reprends la piste qui remonte sur le flanc droit de la montagne. "See you in Sestrière !"

La montagne défile lentement. A voir la végétation rase, je dois être autour des deux milles mètres d'altitude, au moins. Je repense à Scott qui me disait que beaucoup s'étaient équipés de vitesses trop dures. Clairement il avait raison. Pour grimper là-dedans, je serais mieux en VTT.
Au loin, sur une corniche, je crois apercevoir quelques minuscules silhouettes à contre-jour. J'imagine qu'elles me voient marcher à coté de mon vélo. Si c'est bien eux, ils ont une bonne heure d'avance sur moi. Je récapitule en poussant : James et Ben sont devant, avec Pierre et les Bear Bones… Le trio anglais est devant aussi, par la route… Je n'ai pas revu Sergio depuis qu'il m'a doublé ce matin… Je dois être le dernier. Et ça, je n'aime pas du tout. Pas par orgueil, ça me passe bien au dessus ! Non, c'est que ma femme avant de partir m'a dit "Débrouille toi à toujours avoir quelqu'un derrière toi, comme ça si tu te blesses, tu ne resteras pas seul bien longtemps."
Il est dix-sept heures, la lumière commence doucement à baisser, et je suis seul au milieu de nulle part à presque deux-mille cinq-cent mètres d'altitude.
Certes mon duvet annonce une température limite de zéro degré, mais même si par chance il ne fait pas aussi froid cette nuit, il n'y a ici aucun arbre sous lequel s'abriter, ni même aucun endroit vaguement plat sur deux mètres carrés pour m'allonger. C'est pelé, caillouteux, et je n'ai aucune envie de manger comme tout dîner mes restes de carrottes froides.
Exceptionnellement, je fais un topo sur mon téléphone. "Alors je suis là, Sestrière ici… Il me reste… cinquante kilomètres de piste !" Un calcul vite fait : En marchant comme je le fais, ça fait dix heures ; En remontant à vélo, comptons dix kilomètres-heure en montée, le double en descente, ça fait dans les quatre heures, donc arrivée à vingt et une heures. De nuit. Sur la piste et ses pièges.
Il va falloir réussir. A partir d'ici, plus de pose, plus de photo, roule mon poulet !
Et je roule. Je déploie des trésors de concentration pour poser mes roues entre les pierres, les mains sur les cocottes, je reprends le souffle profond sur lequel je me suis entrainé pour attraper le train. Je rejoins Ben, en bien mauvais état. Il me demande "How's it going?" "-It's starting to be un-fun." A sa tête, il est assez d'accord avec moi. Lui ne voit pas d'invonvénient à camper si haut, et il a une lampe sur dynamo. Il ne m'en veut pas de reprendre ma course contre la nuit en le laissant là.
J'en récupère un deuxième, puis un troisième, puis tout le groupe, qui vient de s'arrêter faire une photo au panneau "Colle dell'Assietta". Une photo vite-fait, et désolé les gars, mais je dois rouler ! Et je ne vois pas la route redescendre, alors je poursuis mon effort.

Genesis Croix de Fer, sacoches HPA, Strada dell'Assietta


Enfin la descente ! Finalement j'ai peut-être le temps de faire une photo! Allez hop, on repart, et cette fois-ci on peut se lacher : Maintenant j'ai du monde derrière moi !
La descente est terrible. Le revêtement est bien meilleur que celui du Colombardo. Je fais quand même attention à ne pas pincer ma chambre à air, mais on dirait que cette fois-ci j'ai trouvé la bonne pression.
Impossible de lâcher les freins plus de 5 secondes sans se mettre en danger. Pour avoir un minimum de puissance de freinage, je dois mettre les mains en bas du guidon. Mais avec ce terrain, je ne peux pas me poser sur la selle. J'ai le cul en l'air, les mains en bas, et je suis obligé de tirer sur la tête en arrière pour regarder loin devant moi. J'ai mal aux mains, aux poignets, et ma nuque est un enfer. Et je ne peux pas lâcher cette position.

Gros plan sur la poussiere sur mon vélo

Je donne tout, évite les pierres, saute les trous, négocie les épingles, et m'enfonce dans la forêt de plus en plus sombre. Finalement la piste redevient route et j'arrive à Sestrière avec la nuit. Quand je m'arrête en vrac au niveau de vélos devant un restaurant et m'effondre sur mon guidon, je suis à deux doigts de pleurer d'épuisement.
Wiesa sort me chercher et m'accompagne jusqu'à une chaise. Il me faudra un bon quart d'heure avant d'être capable de décocher un sourire, ou simplement de reprendre mon souffle.
C'était certainement l'effort le plus dur de ma vie. J'espère pour la suite que c'était le jour le plus dur du voyage.


Join the conversation
1
There is 1 comment, add yours!
Sergio 4 years, 7 months ago

J'avais bien dormi au B&B de Condove, c'etait pour ça que j'etais si bien a l'aise... ;)
De toute façon Bussoleno -> Sestriere en passant pour le Colle delle Finestre et l'Assietta est un sacre boulot!!! Encore plus pour le vélo que tu utilisais...

4 years, 7 months ago Edited
Up
Copyright @Photoblog.com