Torino-Nice J3

by Tlack November. 26, 2016 1660 views

Sestriere. Altitude deux mille. Par la fenêtre, les premiers rayons de Soleil viennent lentement dorer le sommet de la montagne dominant le village olympique. De tous les vélos qui ont dormi sur le balcon, le mien est dans le plus mauvais état. Il faut dire que les trois autres, ceux de Nigel, Vanessa et Wiesia ne se sont pas aventurés sur la Strada dell'Assietta, mais sont descendus par la route. Le mien est crasseux, la poussière accumulée hier s'est amalgamée avec l'humidité de la nuit. Mes sacoches initialement d'un bel orange ont l'air d'avoir traversé le far-west. Ceci dit, même si elle a finit en grinçant, ma machine n'a pas bronché. Je lui suis reconnaissant d'avoir mieux supporté l'épreuve d'hier que moi.

Devant ma détresse de la veille au restaurant, le trio anglais m'a proposé de squatter leur chambre d’hôtel, plus ou moins légalement… Il faut dire que j'ai donné un bien piètre spectacle :  vidé, affalé et immobile sur ma chaise, j'ai dû rester là, le regard creux, sans sortir un mot, à attendre que ma commande arrive. Une fois servi, tel un personnage de manga, j'ai englouti absolument tout ce que j'ai trouvé : un gros minestrone, bière, vin, pasta… J'ai même fini tous les restes de ma tablée !
Vannessa, qui au restau du premier soir m'avait honoré du titre tout à fait subjectif de "mec le plus classe du TNR" a certainement dû revoir son jugement.

Quel drôle de personnage que Vanessa… Retraitée, célibataire, elle passe ses journées à sillonner l'Angleterre à vélo. Se targuant d'être une "long-time feminist", elle reproche à Wiesia d'être trop serviable envers Nigel, mais joue à la faible femme quand ça l'arrange. Elle se montre généreuse en prenant l'initiative de m'héberger dans la chambre de son trio, pour ensuite  faire passer son confort avant le respect même de ses coéquipiers, décidément bien gentils.
Quand Wiesia a demandé "qui est le prochain pour la douche?" elle a sauté sur le créneau… "Mais d'abord je dois juste ranger ceci, trouver cela…" pendant vingt minutes, alors que Nigel et moi attendions, serviette sur l'épaule. En tant qu'invité - et illégal de surcroît- j'aurais été bien mal placé pour râler.  Pour sa part, Nigel était resté fidèle à son habitude bonhomme d'éviter les conflits.

Vanessa & Wiesia dans la chambre d'hotel


D
ans l'interstice entre les rideaux, le ciel du matin est parfaitement dégagé. La nuit a été d'un grand réconfort, et c'est avec l'impression d'avoir des poumons surdimensionnés que je m'habille. Nigel a insisté pour me laisser son lit et dormir par terre. Je me demande si c'est pour pouvoir rassurer sa compagne -certainement inquiète de le savoir seul avec deux femmes pendant une semaine- ou si c'est juste pour se débarrasser du lit complètement mort, au sommier distendu comme un vieux hamac. Quoi qu'il en soit, dans l'état où j'étais, j'aurais même dormi sur une planche à clous.
Chacun se prépare pour cette belle journée qui s'annonce. Les lycras lavés la veille ont séché sur le radiateur de la salle de bains : ceux de Vanessa joliment étendus, bien à plat, ceux de Wiesia un peu serrés sur le peu de place qui restait, ceux de Nigel pendus au robinet. Ca résume bien la dynamique du groupe. Quant à moi, j'enfile mon cuissard humide et froid avec stoïcisme.
Plus qu'à récupérer mon téléphone qui chargeait, et c'est parti. Sauf qu'il est débranché ! C'est mon unique moyen de navigation, mon seul contact avec les urgences, et Vanessa me l'a débranché parce que la loupiotte l'empêchait de dormir ! Je prends sur moi pour lui dire le plus gentiment possible qu'elle aurait aussi pu simplement le retourner, écran contre le sol… Enfin bref. Je les remercie de leur hospitalité et prends la route pendant qu'eux prennent leur petit-déjeuner, je prévois le mien à Cesana Torinese, à une petite quinzaine de bornes d'ici.

Piste depuis Sestriere

Devant l’hôtel, je salue des rouleurs. Ils descendent par la route, je prends la piste indiquée sur mon portable. L'air est frais, le Soleil doux, le terrain roulant… Voilà, c'est pour ça que je suis venu, c'est ça ma définition du gravel ! Pas des cols à treize pourcents dans la caillasse ! Avec le sourire, je pédale sans forcer, en profitant du paysage de la vallée qui s'enfonce plein Sud. J'ai assez donné hier, aujourd'hui c'est "recovery day", comme on dit.

Genesis Croix de Fer 2014, HPA, Deuter, Zefal, ZTR Crest

La descente est belle, j'ai l'impression de flotter au dessus du sol, je roule sur un coussin d'air. Deux, trois passages un peu techniques, mais rien de bien terrible comparé à hier. Quelques chalets par-ci par-là, et au milieu de l'immensité de la montagne, parfois, dans un minuscule enclos, on a entassé des dizaines de vaches. Vu d'ici, c'est vraiment ridicule.

Rue pricipale de Cesana Torinese

En arrivant à Cesana Torinese, je reconnais les silhouettes des trois Danois croisés au départ, avec leurs maillots VC Moulins. Même si je ne les aperçois que de dos alors qu'ils quittent le village, c'est agréable de croiser du monde.

Le café de la rue principale n'offre rien de plus végétal qu'un café-croissant pas terrible.
Je fais le point :
-Les Anglais sont descendus par la route et n'aiment pas vraiment les pistes, il y a peu de chances que je les rattrape. De toute façon, je n'en ai pas plus envie que ça, c'est juste pour savoir qui peut encore être derrière moi.
-J'ai un peu trainé en partant ce matin, j'imagine que Will, Ben, James et le petit groupe qui s'est soutenu sur la Strada Dell'Assietta a pris le départ plus tôt que moi.
-Sergio : pas revu depuis un bail, il doit être devant aussi.
Donc je dois être le dernier. Une fois de plus. Mes sentiments sont partagés… Dernier, donc seul en cas de pépin. Seul, donc moins rapide. Je sais d'expérience qu'il est facile de se traîner sans même s'en rendre compte, jusqu'à ce qu'un autre nous double à vitesse grand V. Là on réalise qu'on n'avance pas, et on se met enfin un coup de pied au cul. Surtout que je roule en mode "ni data ni maître", pas de compteur, pas de Garmin, c'est facile de s'endormir.
D'un autre coté, je vais enfin pouvoir rouler à mon rythme, m'arrêter visiter les villages, sans faire attendre personne, ni devoir supporter qui que ce soit. Je me sens plus léger, libéré d'un poids. Ca commence à ressembler aux vacances que je connais.

D
ans l'ascension de Claviere, je m'arrête au bord de la large route pour enfiler mon maillot qui séchait sur mon poste de pilotage. C'est qu'il commençait à faire chaud avec ma veste. Au loin derrière moi, un cycliste me rattrappe lentement, avec sacoche de guidon et sacs sur les fourreaux de fourche. La large route est très passante, ça peut être une coïncidence. 
Mais non. Chris, un peu plus jeune que moi, le vélo poussiéreux et la barbe négligée, fait bien partie du TNR. On discute en montant, on est un peu dans le même moule. Il est écrit Chris Hodge Randonneur sur le cadre de son vélo, il me confirme que c'est lui qui l'a fabriqué (ce qui lui vaut immédiatement ma sympathie). Ca sent le boulot très réfléchi, la belle pièce bien choisie… Il a même un graisseur de chaîne, le seul que j'aie vue parmi toute l'écurie TNR.
Distraits par notre conversation, on loupe le tunnel spécial vélos, et avant de s'en rendre compte, on monte au beau milieu d'un tunnel routier très rapide. Une voiture s'arrête à notre hauteur, on se fait engueuler en italien. Je comprends quelque chose comme "ce tunnel est pericoloso pour votre santé, faites demi tour et prenez l'altro". Oui oui… Grazie mille. On le laisse partir et continue quand même. A la sortie, on attend les deux amis avec qui Chris participe. James et Tim sont super sympas, c'est un vrai plaisir de rouler avec eux. On tient le même rythme naturellement, et c'est en rigolant qu'on passe l'ancien poste frontière, pour descendre manger sur Briançon.

3 cyclistes, arrivée à Briançon

Aussi bien conçu soit-il, le vélo de Chris a un gros problème : sa roue a un énorme voile. On nous conseille un magasin qui pourrait nous aider, en bas du village, sur la zone d'activité. Manque de chance, il est en pause déjeuner. On en essaye un deuxième, pareil. Nous décidons donc de prendre notre mal en patience et prenons tout notre temps pour savourer de bons burgers artisanaux à un restobus. J'ai même droit à un burger végétal, yeah ! Autre avantage d'être en France, j'ai maintenant du réseau. Je rassure ma famille et m'avance un peu en annonçant que "le plus dur est fait".

Bientôt quatorze heures, Chris part avec James faire réparer sa roue. Tim et moi descendons à la rivière, tremper les pieds qui l'ont bien mérité, et profiter de l'ombre. L'eau est glacée, je sens mes pieds se contracter sous le froid, pour retrouver une forme vaguement humaine.
Ca fait maintenant un moment, la roue devrait être prête. Impossible de joindre les gars au téléphone, allons les chercher. Et là, la chasse à l'homme commence : Au magasin, le vendeur nous annonce qu'ils ne font pas de dévoilage, ils les ont donc envoyés à une autre boutique. A cette boutique, on ne les a jamais vus… Tim et moi allons donc de bouclard en magasin de sport, on traverse la ville en long, en large et en travers, sans jamais les trouver. Voyant l'heure défiler, j'hésite à partir sans eux… Mais je ne veux pas abandonner Tim sans être sûr qu'il retrouve ses amis. Je profite qu'un vélociste ait sorti un tuyau d'eau pour mettre un coup sur ma monture et nettoyer ma chaine. Quand finalement on réussit à les retrouver, l'après-midi est déjà bien avancée. Cette fois-ci, il ne devrait vraiment plus y avoir personne derrière nous, on a perdu un temps fou.

Donc c'est reparti. Une roue bien centrée pour l'un, une transmission fluide pour moi, je me sentirais presque prêt à attaquer ce qui est pour moi un monstre, un col dont j'entendais le nom étant petit, quand je regardais le Tour de France chez mon grand-père : L'Izoard. Si j'en ai entendu parler, c'est que c'est dur, CQFD.
Nous quittons enfin Briançon où j'ai l'impression d'avoir passé la journée. La sortie de la ville est un peu raide, et je dédramatise en montrant un panneau de limitation de vitesse "Hey les gars, pas plus de 50km/h, faites gaffe !"
Rapidement, le groupe s'étire, et en arrivant à Cervières, je ne vois plus personne derrière moi. Comme d'habitude sur ces longues ascensions, on sait bien qu'on s'attendra tous en haut. Je conserve mon rythme et roule. 

Col d'Izoard


Une longue section en légère descente m'inquiète un peu. Lors d'une ascension, tout ce qui a été descendu doit être remonté… Je décide d'être enthousiaste, et d'en proifter pour me laisser pousser des ailes. C'est le moment de poser les coudes sur le guidon, tout mettre à droite et enfin retrouver des sensations autres que "forcer comme un âne en montée" ou "jouer sa vie en descente".
Une petite pause au bar le plus cher et moins serviable du monde, un Perrier à quatre Euros et une serveuse qui refuse de remplir ma gourde, les trois mousquetaires me rattrapent.

Tim & Chris sur l'Izoard


La route jusqu'ici assez roulante se transforme en lacets, la vitesse baisse et nous roulons tous à moins de cinquante mètres les uns des autres. Sur le bord de la route, je vois fréquemment des emballages de gels, barres énergétiques… Je me dis qu'il faut être un sacré con pour ne pas être capable d'emporter ses déchets jusqu'à l'arrivée. Ce ne sont pas les quelques grammes que ça pèse qui vont nuire à ta performance… Je suis assez content que James, dans un mail avant le départ ait précisé "leave no trace". Je me tâte à m'arrêter ramasser ces détritus, mais je ne veux pas faire attendre les gars. Il faut croire que moi aussi, à mon niveau, je suis un con.

Route du Col d'Izoard, noir et blanc


En attendant, ma technique d'ascension fonctionne assez bien. Comme je suis plus un sprinteur à pignon fixe qu'un randonneur longue distance, j'ai mis au point une manière de monter qui présente plusieurs avantages : elle me donne l'illusion d'aller plus vite et évite l'ennui de pédaler plusieurs heures assis à attendre que le paysage défile. J'alterne les sections en danseuse et assis. Je démarre avec dix tours de pédales debout, puis dix assis. Ensuite vingt debout, vingt assis. Trente, trente, et caetera jusqu'à cent. A chaque fois que je me lève, je descends deux pignons, que je remonte en me rasseyant. A chaque fois, je double les gars pour me refaire doubler un peu plus loin. Je crois qu'ils ne comprennent pas ce que je fais. Mais ça porte ses fruits et j'atteinds le sommet sans trop de difficulté.

Chris & Tim au Col d'Izoard


Une petite séance photo, je vérifie le serrage de mes freins, on se couvre et on se lance dans la descente !
Le paysage est splendide, dommage que j'aime trop descendre pour m'arrêter faire des photos. Quelques épingles, je sors ma technique de descendeur maralpin… Même bien fermé, mon coupe-vent bat au vent. Je prends une position la plus aéro possible (sans pour autant jouer à Chris Froome), le nez sur la potence, mains dans les drops, épaules rentrées… Au freinage je me redresse. J'entre large, le pied opposé en bas, le regard fixé sur la sortie, mes roues mordent la corde, et hop je relance autant que possible, avec un rictus entre la grimace d'effort et le sourire niais de plaisir.
La route descend dans un paysage particulier, entre de vastes pierriers qui apparaissent tout lisses et de grands pitons rocheux ressemblant à des doigts qui se dressent vers le ciel, ou d'immenses menhirs.
La corniche plonge dans le Queyras. Lentement, la forêt refait son apparition. Mes yeux mettent quelques instants à s'habituer à l'obscurité. Une plaque de graviers, des feuilles mortes dans un virage, la voie rétrécit… Les autres sont loin derrière, je joue la prudence et arrête de relancer à tout-va. Je laisse filer gentiment jusqu'à longer la rivière. A travers la haie d'un camping, je reconnais des vélos de bikepackers.
Chris, Tim et James ne réapparaissent pas. Bien qu'on se soit donné rendez-vous à Chateau Ville-Vieille, qui marque le départ du Col Agnel, je suppose qu'ils se sont arrêtés au camping.
Par contre, en passant le pont qui mène au village, qui vois-je ? Hey c'est Nigel ! Il monte le camp avec Wiesia au bord de la rivière. Vanessa, elle, s'est pris une chambre. Ses deux disciples se sont pliés à sa décision de dîner à l'hôtel.
En faisant le tour du village, je trouve un restaurant qu'on ne regrettera pas. Spécialités : fondue-raclette. Là je me résigne, je serai végane demain.

Salle de restaurant de village, ambiance raclette


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Sergio 4 years, 6 months ago

Super Cyril! Et j'étais toujours a l'arrière de toi... Ah ah ah! A la prochaine étape on va se rencontrer.

4 years, 6 months ago Edited
Up
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